Le
territoire de la république insulaire des Maldives s’étend sur 107'484 km2. Les
298 km2 de terre se répartissent entre 1'200 îles réparties entre 27 atolls. La
taille de l’immense majorité de ces îles est minuscule, avec une moyenne de un
à deux km2, et aucune de celles-ci n’est longue de plus de huit kilomètres. La
présence de routes maritimes passant à proximité depuis des siècles donne aux
Maldives leur importance stratégique. La population du pays atteignait 157'000
habitants en 1983. Celle-ci se répartissait sur 202 îles, et seules 19 de ces
dernières comptaient plus de 1'000 habitants. Environ le cinquième de la
population totale était concentré à Malé, la capitale.
Adrien
Fontanellaz
La
population locale, jusqu’alors bouddhiste, s’est convertie à l’Islam au 12e
siècle. Les îles Maldives sont demeurées un sultanat indépendant au cours des
siècles suivants, malgré plusieurs incursions étrangères, notamment
portugaises, jusqu’en 1887 où elles sont passées sous protectorat britannique.
Le Sultan resta cependant totalement libre de gérer ses affaires intérieures à
son entière discrétion. Le Sultanat retrouva son indépendance en 1965. En 1968,
il devint une République à la suite d’un référendum populaire dont découla
l’accession au pouvoir d’Ibrahim Nasir, qui devint Président après avoir été
Premier Ministre. Selon le système constitutionnel en vigueur, le Président
était élu directement par le Majlis, un parlement monocaméral composé de
48 membres, dont huit étaient désignés par le Président. Les autres députés
étaient élus à raisons de deux par circonscription électorales. La République
ne comptant pas de partis politiques, l’ensemble des candidats se présentaient
à titre individuel.
A compter de l’indépendance, le pays entra dans une
période de modernisation relative, notamment grâce aux soutiens prodigués par
plusieurs pays occidentaux et moyen-orientaux. La petite nation se vit ainsi
dotée d’un nouvel aéroport international construit sur l’île de Hulule, à
environ 15 minutes en bateau de Malé alors que l’industrie du tourisme prenait
son envol. Dans le même temps, les Britanniques se retirèrent de l’île de Gan,
où ils y disposaient d’une base aéroportuaire, en 1976.
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Maumoon Abdul Gayoom, Président de la République des Maldives (Wikicommons) |
Le 11 novembre 1978, Maumoon Abdul Gayoom, un ancien
diplomate, accédait à la présidence, alors qu’ Ibrahim Nasir quittait le pays,
pour ensuite être accusé de corruption, et surtout d’avoir comploté un retour
au pouvoir à deux reprises, en 1980 et 1983. Maumoon Abdul Gayoom comptait
aussi d’autres opposants plus ou moins actifs, parmi lesquels figuraient un
ancien Ministre des affaires étrangères sous le gouvernement d’Ibrahim Nasir
devenu homme d’affaires expatrié, Abdullah Luthufi. Abdullah Luthufi était
actif au Sri Lanka et au milieu des années 80 entra bientôt en contact avec le
leadership d’un mouvement indépendantiste tamoul ; le PLOT.
Grandeur et déclin d’un mouvement marxiste
Le PLOT (People’s Liberation Organization of Tamil
Eelam, Organisation Populaire de Libération de l’Eleam Tamoul) était l’un
de cinq grands mouvements armés indépendantistes tamouls actifs au Sri
Lanka, et naquit d’une scission avec le LTTE (Liberation Tigers of Tamil Eelm, Tigres de Libération de l’Eelam
Tamoul), bien plus connu. En effet, Uma Maheshwaran, le dirigeant et fondateur
du PLOT était entré dans les rangs du LTTE peu après sa création en 1976, et en
devint le principal chef politique, alors que Velupillai Pirabakharan, qui
était à l’origine de la création du LTTE, et de son prédécesseur, les Tamil
New Tigers (TNT ; Nouveaux Tigres Tamouls), nés en 1972, en était le
chef militaire.
Les relations entre les deux têtes du LTTE
s’aggravèrent soudainement à la suite de la découverte d’une relation amoureuse
entretenue par Uma Maheshwaran avec une militante, relation que le code de
conduite du mouvement interdisait. Si certains autres cadres du groupe
prônèrent une certaine tolérance, Velupillai Pirabakharan se fit l’avocat d’une
approche très rigoriste, et, après des mois de tension croissante, Uma
Maheshwaran se vit signifier son exclusion.
Uma Maheshwaran comptait pourtant un petit nombre de
fidèles qui le suivirent et avec lesquels il fonda quelques mois plus tard, en
1980, le PLOT. A la fin de cette année, le groupe commettait sa première action
armée sur le territoire sri-lankais en assassinant un député tamoul rallié au
pouvoir en place. L’année suivante, il lança une série d’attaques contre les
forces de police, ainsi qu’une banque dans le but de se financer, tuant ce
faisant un total de quatre policiers et un soldat. Le mouvement fut ensuite
affaibli par l’assassinat de son chef militaire par le LTTE puis par
l’arrestation de son leader après que celui-ci ait échangé des coups de
revolvers avec son alter ego du LTTE dans le bazar de Madras le 19 mai
1982. Le groupe fut ensuite décimé par une vague d’arrestations menées par les
forces de sécurité sri-lankaises.
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Uma Maheshwaran, fondateur et leader du PLOT, jusqu'à son assassinat en 1989 (via wikicommons) |
A la fin du mois de juillet, une vague d’émeutes
anti-tamoules toucha la plupart des grandes villes du pays, faisant des
centaines de victimes. Des dizaines de milliers de tamouls sri-lankais
quittèrent le pays et nombre d’entre eux transitèrent ou trouvèrent refuge dans
le Tamil Nadu indien. L’afflux de réfugiés et l’indignation qui l’accompagnait
fut l’une des raisons qui poussèrent le pouvoir central indien à intervenir
dans le conflit sri-lankais. New Delhi décida notamment de fournir son soutien
aux groupes insurgés tamouls actifs au Sri Lanka, alors que dans le même temps,
les autorités du Tamil Nadu en firent de même, les laissant libre d’utiliser
l’Etat comme base arrière, notamment en y implantant des camps d’entraînement.
A l’image des autres principaux groupes insurgés, dont même les plus puissants
ne comptaient jusqu’alors que quelques dizaines de militants, le PLOT profita
immensément de cette nouvelle conjoncture.
De fait, les effectifs du mouvement crûrent de manière
exponentielle durant les années suivantes, pour atteindre entre 5'000 et 8'000
militants selon les estimations, ce qui en fit le groupe numériquement le plus
important au sein de la mouvance insurgée tamoule. En revanche, le PLOTE se
montra bien moins actif militairement que d’autres groupes comme le TELO (Tamil
Eelam Liberation Organisation ; Organisation pour la libération de
l’Eelam Tamoul) et le LTTE. Ceci tenait à l’idéologie du mouvement qui adoptat
une approche maoïste visant à construire des bases populaires avant
d’intensifier la lutte armée, avec pour conséquence que les gros de ses
militants restèrent dans leurs camps du Tamil Nadu. De plus, si entraîner des
militants en nombre était une chose, les armer en était une autre. En effet,
les Indiens ne livraient que des quantités réduites d’armes et de munitions
afin de garder la bride sur le coup des groupes insurgés qu’ils soutenaient.
L’emprise d’Uma Maheshwaran sur le mouvement qu’il avait
fondé se fit de plus en plus autoritaire alors que dans le même temps, celui-ci
se brouillait avec les personnalités les plus puissantes du Tamil Nadu ainsi
qu’avec les services de renseignement indiens. Les conséquences ces faux-pas ne
tardèrent pas à se faire sentir. Au début de 1985, une cargaison d’armes
acquise à grands frais par le mouvement fut saisie dans le port de Madras par
les autorités indiennes, qui refusèrent de la restituer à ses destinataires
malgré leurs appels désespérés. Pire encore, nombre de militants commencèrent à
se plaindre de leur inactivité forcée dans les camps du Tamil Nadu, ce qui
déclencha en retour plusieurs vagues de purges et d’exécutions sommaires. Du
fait de ces facteurs, le mouvement était déjà largement sur le déclin dès le
début de 1986.
A la mi-1987, la guerre civile sri-lankaise connut
un tournant majeur lorsque les Indiens imposèrent un accord de paix à la fois
au gouvernement de Colombo et aux groupes indépendantistes tamouls. Ce dernier
ne satisfaisait ni les uns ni les autres, puisque celui-ci garantissait
l’intégrité territoriale du pays – un anathème pour des mouvements farouchement
indépendantistes comme le LTTE - tout en prévoyant l’octroi d’une certaine
autonomie aux régions à fort peuplement tamoul – ce qui, aux yeux de courants
d’opinions très influents dans la population singhalaise, présentait le risque
qu’une telle autonomie ne présente qu’une étape avant une sécession en bonne et
due forme. L’accord prévoyait aussi le déploiement d’une force indienne de
maintien de la paix, l’IPKF (Indian Peace Keeping Force). Si l’ensemble
des groupes tamouls les plus importants, y compris le PLOT, étaient signataires
de l’accord, les tensions crûrent rapidement entre les Indiens et le LTTE et
débouchèrent sur une guerre ouverte en octobre 1987. Les affrontements allaient
perdurer jusqu’au retrait de l’IPKF en mars 1990.
Les « Denard » tamouls
Uma Maheshwaran et Abdullah Luthufi s’accordèrent afin
d’associer les ressources en combattants entraînés de l’un et les appuis locaux
de l’autre afin de renverser le président Maumoon Abdul Gayoom. Les motivations
du second étaient évidentes puisqu’il n’avait pas les ressources nécessaires
pour s’emparer seul du pouvoir, tandis qu’Uma Maheshwaran, qui avait tenu le
Poliburo et le Comité central du PLOT à l’écart, invoqua le devoir
internationaliste de solidarité entre opprimés pour justifier sa décision.
Surtout, une fois Abdullah Luthufi arrivé au pouvoir, les Maldives devaient
mettre à disposition du PLOT une île inhabitée qui devait lui servir de base
arrière, et notamment de se faire livrer en toute sécurité d’éventuelles
cargaisons d’armes, qui seraient ensuite réacheminées vers le Sri Lanka au
moyen de petites embarcations. L’exécution de l’opération fut confiée à deux
cadres expérimentés du mouvement, dont les alias étaient Vasanthi et Farook,
placés à la tête d’un groupe de quatre-vingts militants.
L’emploi d’une force d’attaque aussi réduite était
rendue possible par la faiblesse de l’appareil sécuritaire maldivien. Le National
Securiy Service (NSS), chargé de la défense du pays aussi bien que de la
sécurité intérieure, ne comptait en tout et pour tout en 1983 que 700 hommes,
au demeurant mal équipés. Le NSS comprenait une composante aérienne alignant
deux avions, des garde-côtes et les douanes. Les préparatifs de l’opération
allèrent bon train, et durant des mois, des militants s’infiltrèrent aux Maldives
afin de reconnaître les emplacements stratégiques de la capitale. Dans le
même temps, des militants du PLOT basés en France s’efforcèrent d’acquérir un
navire qui devrait permettre d’acheminer le groupe d’attaque à proximité de
Malé en toute discrétion. Qui plus est, le bâtiment aurait pu ensuite être
utilisé pour transporter des cargaisons d’armes, à l’image de ce qu’avait déjà
entrepris le LTTE quelques années auparavant. Le projet avorta cependant car le
navire fut saisi par les autorités françaises à la suite du non-paiement de
primes d’assurance. ![]() |
Emblème du PLOT |
Faute de mieux, les militants du PLOT durent se résoudre
à capturer deux chalutiers au large du port de Kalpitiya au Sri Lanka, avant de
mettre le cap sur les Maldives avec une quarantaine de militants à bord de
chaque embarcation. Le premier groupe était dirigé par Vasanthi et devait
s’emparer de l’unique base militaire de Malé. Il incluait une équipe, dirigée
par Babu, dont la mission consistait à s’emparer de la station radio de l’île
ainsi que de son central téléphonique. Le second groupe, commandé par Farook,
devait s’emparer du Président et du Ministre de la Défense. Les militants du
PLOT devaient être rejoints dès leur arrivée par des Mauriciens fidèles à
Abdullah Luthufi. Les deux chalutiers débutèrent leur voyage le 30 octobre
1988, mais furent retardés par une météo exécrable et n’atteignirent les
Maldives qu’au petit matin du 3 novembre.
Le détachement de Vasanthi accumula les déboires.
L’unique radio du groupe fut perdue lors de l’accostage, rendant aussitôt toute
communication avec le second détachement impossible. Les militants croisèrent
ensuite des policiers durant leur progression vers la base du NSS, suscitant un
échange de coups de feu qui alertèrent le camp. Arrivés devant leur objectif, les
militants furent accueillis par les tirs de la garnison, qui tuèrent Vasanthi
et les forcèrent à se limiter à assiéger la base au lieu de l’investir. Le
groupe dirigé par Babu fut tout autant malchanceux. S’il parvint sans encombre
devant le bâtiment abritant la radio et le central téléphonique, il ne put pas
à y pénétrer faute de disposer de charges explosives suffisamment puissantes
pour forcer la porte d’acier permettant d’y entrer, avec des conséquences qui
allaient s’avérer fatales pour l’ensemble de l’opération.
Les tirs découlant de l’action du détachement Vasanthi
alertèrent les gardes du corps du président Maumoon Abdul Gayoom, qui
l’évacuèrent aussitôt dans une maison anonyme, et ce avant que le groupe dirigé
par Farook ne soit parvenu devant la résidence présidentielle. Les militants se
lancèrent aussitôt dans une recherche désespérée de leur cible, mais en vain. A
7h00 du matin, mettant à profit le fait que les communications entre l’île et
le reste du monde restaient ouvertes, le Président lança des appels au secours
à l’ensemble des puissances amies susceptibles de lui prêter secours, soit les
USA, la Grande-Bretagne, la Malaisie, le Pakistan, le Sri Lanka et l’Inde.
New Delhi à la rescousse
Le Pakistan, la Grande-Bretagne et la Malaisie n’étaient
pas en mesure d’intervenir pour des raisons politiques ou capacitaires. En
revanche, les Etats-Unis disposaient de moyens conséquents situés à proximité,
soit sur la base de Diego Garcia, et un de leurs avions aurait survolé Malé peu
après.
A New Delhi, l’arrivée de la demande du Président
maldivien vers 6h00 du matin fit l’effet d’un coup de pied dans la fourmilière.
Une réunion de crise impliquant les personnages les plus importants du
gouvernement et des forces armées, Premier Ministre Rajiv Gandhi inclus, se
tint dans la matinée. Au cours, de celle-ci, décision fut prise de refuser une
proposition de Colombo consistant à acheminer des troupes sri-lankaises au
moyen d’appareils de transport de l’Indian Air Force (IAF). Dans le même
temps, Rajiv Gandhi ordonna une intervention militaire indienne dans les plus
brefs délais. En effet, les Maldives étaient considérées comme partie de la
zone influence naturelle de New Delhi et il était de ce fait capital de
préempter toute intervention d’une puissance tierce dans celle-ci. La mission fut confiée à la 50 Parachute
Brigade, la seule unité de ce type de l’armée indienne, car seule une
opération aéroportée était susceptible de prendre place suffisamment
rapidement.
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Carte de l'opération Cactus (capture d'écran via youtube) |
La brigade, basée à Agra et commandée par le Brigadier
Farooq Bulsara, fut aussitôt alertée. Celle-ci se trouvait en mauvaise posture
puisque aucun de ses trois bataillons n’était intégralement disponible.
Une compagnie du 3 Para était à Lucknow pour des missions de garde, deux
compagnies du 6 Para étaient employées à la protection de l’Arsenal
d’Agra alors que l’ensemble du 7 Para était engagé dans un exercice. Si
les deux compagnies du 6 Para furent immédiatement rappelées, à la
fureur des responsables de l’arsenal puisque aucune relève n’avait pu être
organisée, il fut décidé, au vu des contraintes de temps, que le premier
échelon de l’opération contre les Maldives serait constitué de deux compagnies
renforcées, l’une issue du 3 Para et l’autre du 6 Para, soit un
total de 400 hommes. Les deux éléments seraient suivis par le reste du 6 Para
puis par le reste de la brigade.
La planification de l’opération s’avéra immédiatement hasardeuse, puisque les officiers en charge ne purent s’appuyer que sur des cartes touristiques et des albums-photos pour élaborer leurs plans. Qui plus est, les renseignements disponibles sur l’ennemi étaient extrêmement imprécis, puisque les estimations quant à son effectif variaient entre 150 et 400 hommes. Les militaires indiens avaient au demeurant appris à ne pas sous-estimer le danger représenté par les indépendantistes sri-lankais car une année auparavant, le LTTE avait infligé de très lourdes pertes aux troupes indiennes engagées au Sri Lanka. Pour aggraver le tout, une incertitude demeurait quant à l’aéroport international desservant Malé, puisque la possibilité que l’ennemi en prenne le contrôle avant l’arrivée des soldats indiens, et ce même si il était encore en mains mauriciennes au moment de leur départ. Dans un tel cas, le seul moyen d’en reprendre le contrôle eut été un largage de parachutistes, qui avait toutes les chances de tourner au désastre. D’une part, la brigade ne disposait à cet instant que de 60 parachutes immédiatement utilisables alors que d’autre part, la superficie de l’île de Hulule est si réduite qu’il était pratiquement inévitable qu’un nombre important de parachutistes ne terminent leur saut dans la mer au lieu de la terre ferme, et ne s’y noient, et ce d’autant plus que la force du vent y atteignait 20 km/h. Le taux de survie en cas de largage sur Hulule était estimé à 70 %, mais, faute d’alternatives, les Indiens décidèrent de prendre le risque. Une fois l’aéroport sécurisé, les parachutistes devaient s’emparer d’embarcations avant de traverser les 15 kilomètres séparant les îles de Hulule et de Malé.
La planification de l’opération s’avéra immédiatement hasardeuse, puisque les officiers en charge ne purent s’appuyer que sur des cartes touristiques et des albums-photos pour élaborer leurs plans. Qui plus est, les renseignements disponibles sur l’ennemi étaient extrêmement imprécis, puisque les estimations quant à son effectif variaient entre 150 et 400 hommes. Les militaires indiens avaient au demeurant appris à ne pas sous-estimer le danger représenté par les indépendantistes sri-lankais car une année auparavant, le LTTE avait infligé de très lourdes pertes aux troupes indiennes engagées au Sri Lanka. Pour aggraver le tout, une incertitude demeurait quant à l’aéroport international desservant Malé, puisque la possibilité que l’ennemi en prenne le contrôle avant l’arrivée des soldats indiens, et ce même si il était encore en mains mauriciennes au moment de leur départ. Dans un tel cas, le seul moyen d’en reprendre le contrôle eut été un largage de parachutistes, qui avait toutes les chances de tourner au désastre. D’une part, la brigade ne disposait à cet instant que de 60 parachutes immédiatement utilisables alors que d’autre part, la superficie de l’île de Hulule est si réduite qu’il était pratiquement inévitable qu’un nombre important de parachutistes ne terminent leur saut dans la mer au lieu de la terre ferme, et ne s’y noient, et ce d’autant plus que la force du vent y atteignait 20 km/h. Le taux de survie en cas de largage sur Hulule était estimé à 70 %, mais, faute d’alternatives, les Indiens décidèrent de prendre le risque. Une fois l’aéroport sécurisé, les parachutistes devaient s’emparer d’embarcations avant de traverser les 15 kilomètres séparant les îles de Hulule et de Malé.
L’opération Cactus
L’opération, baptisée Cactus, débuta le 3 novembre peu
avant 17h00 avec le décollage de la première vague d’attaque de l’aéroport d’
Agra à bord de Friendly One et Friendly Two - l’indicatif radio des deux Il-76 du 44th
Squadron de l’IAF chargés du transport des deux compagnies renforcées.
Le vol se déroula sans encombre, et peu avant leur arrivée à destination, les
radios de l’Il-76 de tête captèrent une transmission des NSS confirmant
qu’elles tenaient toujours l’aéroport, au grand soulagement du Brigadier
Bulsura, qui put enfin écarter l’option d’un largage suicidaire de ses 60
parachutistes. Sa décision fut confortée lors de l’approche finale lorsque les
lumières de la piste s’allumèrent dix secondes avant de s’éteindre, ce qui
correspondait au code convenu avec le NSS. Peu avant 22h00, la paire
d’Iliouchine avait atterri, après un vol de 4 heures et 44 minutes, et les
parachutistes se précipitèrent afin de sécuriser le terminal, puis l’ensemble
de l’île, sans rencontrer d’opposition sérieuse. Le seul incident étant un
échange de tirs avec un petit groupe de militants du PLOT qui tentèrent de
débarquer sur Hulule au même moment.
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Les parachutistes indiens à Hulélé, avec en arrière-plan un An-12 de l'IAF (capture d'écran via youtube) |
Après avoir mis la main sur plusieurs Dhonis amarrés le
long de l’île, les Indiens lancèrent aussitôt l’attaque sur Malé. Il fallait en
effet faire vite car les appels au secours du président maldivien se faisaient
de plus en plus pressants ; des militants tamouls étaient en train de fouiller
le quartier où se situait sa cachette.
Deux éléments embarquèrent donc dans les bateaux saisis
et mirent le cap sur l’île-capitale. Une compagnie du 6 Para établit bientôt une tête de pont au Sud-Est de Malé, tandis
qu’un peloton embarqué sur deux Dhonis avait fait diversion en avançant vers la
jetée principale de l’île, faisant mine de vouloir y débarquer et échangeant ce
faisant des tirs nourris avec des membres du PLOT. Pendant ce temps, la
compagnie, qui avait débarqué sans opposition, dépêcha des éléments qui
s’infiltrèrent dans la ville et rejoignirent le Président à 2h10 du matin le 4
novembre, avant de l’exfiltrer malgré les réticences initiales de ses gardes du
corps.
A l’aube, une noria d’An-12 et 32 et d’Il-76 de l’IAF
avaient transporté à Hulule le reste des 3 et 6 Para ainsi que
l’Etat-Major de la brigade et plusieurs hélicoptères Mi-8, qui furent utilisés
pour acheminer des troupes dans la capitale. Malé fut rapidement sécurisée sans
difficulté. Les Indiens capturèrent une trentaine de militants et d’opposants
locaux, tandis que des Mirage 2000 survolaient la ville. Quatre militants
tentèrent de s’échapper à bord d’une embarcation, mais furent capturés après un
bref échange de tirs par une section du 6 Para
qui patrouillait les eaux entourant l’île à bord d’un bateau.
A la poursuite du MV Progress Light
L’aisance avec laquelle les parachutistes indiens
reprirent le contrôle de Malé s’explique aussi par le fait qu’au moment de leur
atterrissage à Hulule, une partie des militants du PLOT, parmi lesquels se
trouvait Abdullah Luthufi, avait déjà conclu à l’échec de leur opération et
avaient décidé de s’exfiltrer. Le groupe s’empara d’un navire marchant mouillé
dans le port de Malé, le MV Progress Light, s’assura de la coopération
de son équipage, et captura sept autres otages – y compris un ministre
maldivien et sa belle-mère de nationalité suisse – avant de prendre la fuite.
Le MV Progress Light appareilla le 4 novembre à 00h10 avant de passer à
proximité de Hulule puis d’accéder à la pleine mer. Les soldats indiens postés
sur Hululé aperçurent le navire et tirèrent plusieurs roquettes de Karl Gustav
contre celui-ci, mais sans parvenir à prévenir sa fuite.
Après plusieurs
heures, des avions de patrouille maritime de l’Indian Navy furent dépêchés à la poursuite des fuyards. Un Il-38
repéra le MV Progress Light alors
qu’il était encore à une quarantaine de miles de Malé. Ce dernier mit cap au
Nord après avoir aperçu le quadrimoteur indien, dans l’espoir de rallier les
côtes sri lankaises et d’échapper à ses poursuivants. Les Il-38 et Tu-142M des Indian
Naval Air Squadron (INAS) 312 « Albatross » et 315 « Wing
Stallions » se succédèrent ensuite afin de surveiller en permanence le
cargo. Surtout, la frégate INS Godavari,
qui revenait d’une visite en Australie et en Nouvelle Zélande, ainsi que la
frégate-école INS Betwa, reçurent
l’ordre de se lancer à la poursuite du MV Progress
Light et l’interceptèrent durant
l’après-midi du 5 novembre.
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La frégate INS Godavari (via wikicommons) |
L’INS
Godavari, commandée par le Captain
S.V Gopalachari, établit un contact radio avec les fuyards mais ceux-ci
sommèrent les marins indiens de rester à une distance de six miles, faute de
quoi ils exécuteraient des otages. Bien que craignant que les militants tamouls
ne cherchent à gagner du temps afin de pouvoir s’échapper en hors-bords, les
Indiens se plièrent dans un premier temps à cet ultimatum et se contentèrent de
suivre le cargo à bonne distance durant plusieurs heures. Les événements se
précipitèrent lorsque les services de renseignements indiens firent état de
l’appareillage de bâtiments de la Sri
Lanka Navy du port de Colombo, avec ordre de couler le MV
Progress Light si celui-ci
arrivait à moins de 100 miles des côtes Sri-Lankaises. L’INS Godavari reçut
alors l’ordre de stopper le cargo et, aux alentours de minuit, se rapprocha
rapidement de celui-ci. Les militants
mirent leur menace à exécution et firent monter deux de leurs otages sur le
pont avant de les exécuter puis de jeter leurs corps à la mer après les avoir
attachés à des bouées de sauvetage.
La réaction indienne ne se fit pas attendre et l’une de batteries
anti-aériennes AK-230 de 30mm de la frégate ouvrit le feu, touchant le mât de
charge du cargo et faisant tomber le hors-bord soutenu par celui-ci dans la mer
et avec lui, la dernier espoir des militants de s’échapper. Les deux bâtiments
indiens poursuivirent ensuite leurs tirs, ceinturant délibérément le MV Progress Light de geysers. L’hélicoptère Sea King de la frégate se joignit à la
démonstration de force en larguant des grenades anti-sous-marines à proximité
du navire marchand, dont les détonations le secouèrent de bout en bout et ce
tandis que des Alizés du INAS 310 survolaient à leur tour les lieux à
basse altitude. Même si les tirs indiens ne le visaient pas directement, le
cargo fut touché par une pluie d’éclats d’obus qui tuèrent quatre autres otages
tandis que certains militants du PLOT paniquèrent. Trois d’entre eux sautèrent
par-dessus bord avait qu’Abdullah Luthufi et ses hommes ne décident de se
rendre. Les Indiens leur ordonnèrent de se regrouper sur le pont à l’écart des
otages survivants, puis leurs commandos abordèrent le bâtiment, concluant ainsi
l’opération avec succès. Les gros de la 50 Parachute Brigade avaient été
rapatriés le 16 novembre, ne laissant qu’un contingent limité de 300 hommes qui
resta sur place durant une année.
Le pari réussi de New Delhi
En
tout et pour tout, un seul membre des forces armées indiennes fut blessé durant
l’opération Cactus. Cette dernière fut saluée dans le monde entier et largement
perçue comme symptomatique de l’accession de l’Inde au rang de grande
puissance. De fait, la réaction
extrêmement rapide de New Delhi lui permit d’atteindre son objectif stratégique
majeur consistant à éviter l’intrusion de puissances tierces dans sa zone
d’influence. Il s’en était d’ailleurs fallu de peu puisque selon les sources
indiennes, une Task Force américaine forte de trois croiseurs, d’un
porte-hélicoptères et accompagnée par un destroyer britannique, avait signalé
sa présence à quatre heures de navigation de Malé é 8 heures du matin le 5
novembre avant de se voir refuser la permission d’accoster.
Pourtant, ce succès correspondait à une prise de risque énorme, ce dont les dirigeants indiens avaient conscience. En effet, une année auparavant, une opération de commandos visant à capturer les dirigeants du LTTE avait tourné à la catastrophe, avec notamment l’anéantissement d’un peloton entier d’infanterie indienne. Hors, les deux compagnies para déployées en premier à Hulule étaient exposées de facto au même sort puisque les Indiens ignoraient alors l’effectif réel et le groupe d’appartenance des combattants tamouls alors actifs à Malé.
Pourtant, ce succès correspondait à une prise de risque énorme, ce dont les dirigeants indiens avaient conscience. En effet, une année auparavant, une opération de commandos visant à capturer les dirigeants du LTTE avait tourné à la catastrophe, avec notamment l’anéantissement d’un peloton entier d’infanterie indienne. Hors, les deux compagnies para déployées en premier à Hulule étaient exposées de facto au même sort puisque les Indiens ignoraient alors l’effectif réel et le groupe d’appartenance des combattants tamouls alors actifs à Malé.
Bibliographie
Sushant
Singh, Mission Overseas: Daring Operations by the Indian Military, Juggernaut
Publication, 2017
Group Captain (Retd) A.G Bewoor, Code word Hudia, SP’S Aviation, issue 10, 2008
Shirley Candappa, How the PLOTE led by Umamaheswaran Tried
to Overthrow Govt of Maldivian President Gayoom in 1988, Daily Mirror, via http://dbsjeyaraj.com/dbsj/archives/43795
, consulté le 30 août 2017
, consulté le 30 août 2017
http://countrystudies.us/maldives/2.htm , consulté 28 août 2017
http://thecommonwealth.org/our-member-countries/maldives/history consulté 28 août 2017
Nilova Roy, Maldives Rebel: Political Ambition Led To Coup Attempt, Associated Press, Nov. 7, 1988
Directorate
of Intelligence 16 February 1983, Maldives :
Small but Strategic real estate
Shekhar Gupta, India Today, 30 novembre 1988
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