samedi 20 avril 2013

« Général Malin » . Un portrait de Mikhaïl Katoukov

Le 10 avril 1945, la ville de Königsberg tombe aux mains de l'Armée Rouge après quatre jours de violents combats. Le maréchal soviétique Vassilievsky, représentant spécial de la Stavka qui a pris la tête du 3ème Front de Biélorussie pour mener à bien le siège de Königsberg, fait amener devant lui les généraux allemands capturés. Bagramian, qui commande le 1er Front de la Baltique également impliqué dans l'opération, raconte la scène dans ses mémoires parus dans la décennie 19701. Vassilievsky demande aux généraux allemands les noms de leurs homologues soviétiques dont ils ont entendu parler. Ils donnent les noms de Vorochilov, Boudienny et Timochenko, autrement dit les maréchaux qui étaient aux commandes de l'Armée Rouge en 1939-1940, avant le déclenchement de Barbarossa. L'anecdote montre évidemment le mépris total dans lequel est tenue l'Armée Rouge par les Allemands : un vainqueur qui n'a vaincu que par la force brute du nombre et par la terreur inspirée par les commissaires politiques et le NKVD. C'est bien la preuve que la Wehrmacht a été battue par meilleure qu'elle-même. Si les noms des principaux commandants de fronts de l'Armée Rouge sont assez bien connus du public francophone2, en revanche, ce n'est pas forcément le cas pour les officiers situés juste au-dessous dans la hiérarchie : les commandants d'armées et en particulier les 6 commandants principaux des 6 armées de chars, qui sont les outils par excellence de l'art opératif mis en oeuvre par les Soviétiques. Le plus célèbre est peut-être Rotmistrov, parce qu'il a conduit la 5ème armée de chars de la Garde à Prokhorovka, le 12 juillet 1943, affrontement qui a produit une abondante littérature et un non moins abondant débat historiographique. De Katoukov en revanche, peu de gens connaissent le nom. C'est peut-être pourtant celui qui a le plus incarné l'idéal du général tel que le souhaitait l'Armée Rouge. Dresser la biographie de Mikhaïl Katoukov, c'est donc remettre à l'honneur la performance soviétique face à la Wehrmacht mais c'est aussi mettre en valeur les qualités des hommes qui la dirigent au combat contre les Allemands, produits d'un système qu'on dépeint trop souvent comme totalitaire et niant, finalement, l'individu.


Stéphane Mantoux 





Défendre la Mère-Patrie


Katoukov est né en 1900, dans un petit village à 100 km de Moscou, dans une famille de paysans. Il est d'abord manouvrier agricole. Puis son père l'envoie travailler dans une usine à Saint-Pétersbourg. A 17 ans, il rejoint sur place le mouvement révolutionnaire et s'engage dans l'Armée Rouge en mars 1919. Il combat au sein de la 54ème division de cavalerie contre les Blancs pendant la guerre civile et participe à la guerre russo-polonaise de 1920.

Le colonel-général Mikhaïl Katoukov-Source : Wikipédia.


Au retour de la paix, Katoukov décide de rester dans l'armée. En 1925, il dirige l'école régimentaire du 81ème régiment de la 27ème division de fusiliers, à Vitebsk. Ses étudiants le décrivent comme un homme simple, qui attend d'eux des choses précises mais surtout qu'ils assument correctement leurs responsabilités. En 1932, il passe dans l'arme blindée alors que les Soviétiques développent leurs premières grandes formations mécanisées. Il suit les cours d'officier et passe du commandement d'une compagnie à celui d'un bataillon. Au déclenchement de Barbarossa, Katoukov commande la 20ème division de chars du 9ème corps mécanisé.

Son unité est stationnée près des frontières de l'Ukraine. Quittant l'hôpital de Kiev où il était en convalescence, Katoukov veut rejoindre sa division qu'il sait mal préparée aux hostilités. La production, en pleine réorganisation, n'a pu livrer suffisamment de nouveaux chars KV-1 ou T-34. Katoukov dispose encore de 33 vieux chars BT-2 ou BT-5. Le régiment d'artillerie ne compte que des obusiers et le régiment de fusiliers motorisés n'a aucun canon ! Même les sapeurs n'ont pas leur équipement de pontonniers... Katoukov rejoint son QG le 23 juin au soir, et l'état-major lui apprend que son adjoint, le colonel Chernyaev, est déjà engagé au combat avec deux régiments de chars contre les Allemands près de Lutsk. Katoukov tente alors vainement de contacter son commandant de corps, Rokossovsky : quand il y parvient, il demande à être mis au courant de la situation.

Dans le secteur de la 20ème division de chars, une longue colonne de camions et de canons allemands se déplace de Dubno vers Rovno. Le 9ème corps mécanisé doit attaquer les flancs de cette colonne. Rokossovsky recommande de placer l'artillerie de la division de Katoukov sur la route et notamment les pièces de 85 mm. Chernayev les dispose dans des fossés, dans les hauteurs dominant le secteur et sur la route elle-même. Les canons laissent approcher les Allemands au plus près et ouvrent un feu dévastateur. Rokossovsky décrit dans ses mémoires des carcasses d'automitrailleuses, de side-cars et des piles de corps entassés sur la route. Les Allemands cherchent alors à percer ailleurs et envoient leurs Stukas pilonner les défenseurs.

Katoukov mène son unité pour la première fois au combat le 24 juin, contre la 13. Panzerdivision, près de Klevan. Attaquant directement en ordre de marche, il perd 33 de ses chars BT, surnommés avec un humoir noir par les tankistes soviétiques les « chasseurs de moineaux » ou « les chevaliers en contre-plaqué ». Le commandant du régiment de chars est tué, Chernyaev est blessé à la jambe et meurt de la gangrène à l'hôpital de Kharkov quelques jours plus tard. Les corps mécanisés sont des formations trop vastes pour être commandés par les officiers soviétiques inexpérimentés ; le manque de radios et les problèmes logistiques, qui empêchent les tirs d'appui en soutien des attaques, se font cruellement sentir.

En trois jours, la division de Katoukov subit de lourdes pertes mais se bat pied à pied pour empêcher les Allemands d'atteindre Dubno. Katoukov observe avec attention ces affrontements qui sont pour lui une véritable école du combat. Il prend note des tactiques allemandes et réfléchit à la façon de contrer leur supériorité dans l'utilisation des chars et des avions. Il conçoit une contre-mesure : placer les fusiliers motorisés dans des tranchées et créer aussi de fausses positions de combat tout en maintenant les chars à l'arrière, en réserve. Les fausses positions sont tenues par quelques hommes, pour faire de la gesticulation ; le dispositif réel est échelonné en profondeur, les chars défendant les points clés. Les blindés utilisent le terrain pour se camoufler et prévoient deux ou trois positions de tirs qu'ils peuvent rejoindre sans être détectés. Ils doivent disposer d'un bon champ de vision et se soutenir mutuellement. Les fausses positions attirent le feu de l'artillerie et de l'aviation, puis les troupes se replient sur les vraies lignes de défense. Les chars ne tirent sur les Panzer qu'à courte distance, voire à bout portant, pas avant 300-200 m. Ils envoient deux ou trois obus puis changent de position. Katoukov se signale ainsi par sa capacité à trouver des solutions aux problèmes rencontrés par l'Armée Rouge, une expérience qui lui sera fort utile un peu plus tard.

Mi-août 1941, Katoukov est décoré de l'Ordre du Drapeau Rouge. Il est convoqué à Moscou pour prendre la tête d'une nouvelle unité de chars dotée des matériels les plus récents. Il rencontre Fedorenko, le patron de l'arme blindée et mécanisée soviétique, qui lui annonce qu'il commandera une brigade. Un peu déçu après avoir commandé une division, Katoukov est rassuré quand Fedorenko lui explique que c'est en raison du déménagement de l'industrie et des leçons tirées de l'emploi désastreux des corps mécanisés que l'Armée Rouge a décidé de ne constituer pour le moment que des brigades de chars. Katoukov devient le commandant de la 4ème brigade, qui va recevoir ses T-34 flambant neufs à l'usine de Tracteurs de Stalingrad. Il a compris que l'entraînement est crucial : aussi forme-t-il ses équipages aux tactiques défensives qu'il a conçues. Il a la chance de bénéficier d'un état-major talentueux : le capitaine Dyner, qui se charge de l'entretien des chars et le capitaine Nikitin, son officier opérations, en particulier.


De Mtensk à Moscou : Katoukov, le maître de la défensive


Cependant, Katoukov doit se contenter d'un seul bataillon équipé de T-34 et de KV-1, l'autre recevant des BT-7. La 4ème brigade de chars est convoyée par rail, le 23 septembre, vers Kubinka, à 60 km à l'ouest de Moscou. Katoukov établi son QG dans les bois environnants. Le 30 septembre, la Panzergruppe 2 de Guderian attaque le Front de Bryansk. Appuyé par l'aviation, le XXIV. Panzerkorps enfonce les lignes soviétiques et avance sur Orel, menaçant la principale route qui, au sud, mène à Moscou. La Stavka met le général Lelyoushenko à la tête d'une formation de réserve, le 1er corps de fusiliers de la Garde : cette unité doit contre-attaquer à partir de Mtensk vers Orel pour faciliter le repli du front de Bryansk et lui permettre de se mettre en position de défense le long de la rivière Zusha. Le corps comprend les 4ème et 6ème divisions de fusiliers de la Garde, les 4ème et 11ème brigades de chars, deux régiments d'artillerie, puis le 5ème corps aéroporté et 3 bataillons de mortiers de la Garde3, un détachement de l'école militaire de Toula et une unité d'aviation d'assaut. La reconnaissance est assurée par le 36ème régiment de motocyclistes.


Le terrain de la bataille devant Mtsensk. C'est ici que Katoukov mit un coup d'arrêt à la progression de Guderian au sud de Moscou-Source : http://www.edinburghwargames.com/


Lelyoushenko envoie les motocylistes en avant et installe son QG à Mtensk le 2 octobre. Le lendemain, les premières unités allemandes arrivent en vue d'Orel, butant à 10 km au nord-est de la ville dans un régiment du NKVD. La veille, la 4ème brigade de chars a été expédiée par voie ferrée à la gare de Mtensk. Le premier bataillon de Katoukov arrive sur place au matin du 4 octobre et envoie immédiatement deux éléments de reconnaissance. Le premier, commandé par le capitaine Gusev, aligne 11 T-34 et 2 KV-1. Il fonce sur Orel et espère faire des prisonniers. Le deuxième, commandé par le lieutenant Burda, avance sur la ville dans une autre direction dans le même but d'obtenir des informations.

Au matin du 5 octobre, les Allemands attaquent en direction du nord-est sur la route Orel-Mtensk. Après 15 minutes de barrage d'artillerie, 40 chars et de l'infanterie s'en prennent aux positions du régiment du NKVD. Le groupe du capitaine Gusev, qui est arrivé dans faubourgs d'Orel, se replie et vient protéger les flancs du régiment. Ces chars combattent les Allemands tandis que le reste de la 4ème brigade arrive à la gare de Mtensk. Incapables de déloger les défenseurs, les Allemands envoient leur aviation pilonner la gare et la ville de Mtensk dans l'espoir d'empêcher les Soviétiques de continuer à acheminer des renforts. Katoukov ordonne à Gusev et aux hommes du NKVD de se replier sur un terrain plus propice à la défense, autour de Naryshkino. Ils y sont rejoints par le reste de la 4ème brigade de chars et le détachement de l'école militaire de Toula.

La 1ère brigade aéroportée, déposée non loin, prend à sa charge le centre du dispositif. Le NKVD tient le flanc gauche, tandis que les chars protègent les deux flancs à 2-2,5 km en avant des lignes. Katoukov établit en fait une fausse ligne défensive pour tromper les Allemands sur l'endroit où la résistance est concentrée. A 10h00, le 6 octobre, la reconnaissance aérienne signale une centaine de chars accompagnée d'infanterie et d'artillerie motorisée se dirigeant vers les positions de Katoukov. L'aviation allemande bombarde la fausse ligne de défense à deux reprises, pendant 15 à 20 minutes. A 11h30, 50 à 60 chars allemands attaquent suivis par 40 autres en deuxième vague. Les Allemands parviennent à s'enfoncer de 2 à 3 km dans les lignes soviétiques ; un bataillon de la 11ème brigade de chars, tout juste arrivée, tenu en réserve, est expédié sur le flanc droit pour tenir la ligne. Les T-34 et les KV-1 font merveille contre les Panzer même s'ils subissent des pertes en s'approchant un peu trop près, dans la poursuite, des pièces lourdes allemandes. Katoukov, armé d'une mitraillette et d'un pistolet, inspecte les positions durant la nuit pour être sûr que la défense s'est bien repositionnée.

Au matin du 7 octobre, Lelyoushenko, inquiet pour les flancs de son corps d'armée, déplace Katoukov de 4 à 6 km vers le nord. Dans la soirée, deux bataillons de Katyushas récemment arrivés tirent plusieurs salves de roquettes pour couvrir le repli. Sur le flanc droit, le régiment du NKVD renforcé par un bataillon de chars de la 11ème brigade ; à gauche, la brigade de Katoukov. La 6ème division de fusiliers de la Garde et le 5ème corps aéroporté, deux brigades, bâtissent une ligne défensive au nord-est de Mtensk, derrière la Zusha. L'Armée Rouge consolide ainsi la défense de Toula et de Moscou. Les Allemands n'insistent pas. Les chars de Guderian doivent faire le plein de carburant et de munitions pendant deux jours : la défense coriace et efficace de Katoukov les contraint à l'immobilité avant que ne tombent les premières neiges.

Au matin du 9 octobre, après une préparation d'artillerie et d'aviation, 100 chars et l'infanterie motorisée allemande repartent à l'assaut. Lors d'une bataille intense de quatre heures, les Allemands contournent le flanc gauche de Katoukov et menacent de couper ses voies de repli. Les chars soviétiques revendiquent cependant 41 chars et 13 canons allemands. Le lendemain, Katoukov, inquiet d'être contourné, replie ses forces à 3-4 km au sud-ouest de Mtensk. Le 10 octobre, 130 chars allemands s'engouffrent dans Mtensk et capturent le pont sur la rivière Zusha. La brigade de Katoukov parvient à s'échapper sur un pont de chemin de fer endommagé, de nuit, dans des conditions dantesques.

Les batailles de chars menées devant Mtensk illustrent les tactiques défensives heureuses mises au point par Katoukov. Ses flancs étant à découvert, il mène une défense mobile sur des positions successives. Il conduit des contre-attaques agressives et brise, au final, l'avance de Guderian au sud de Moscou. Guderian lui-même reconnaît la qualité de la manoeuvre soviétique, bien qu'il ne connaisse même pas le nom de l'homme qui en est responsable ! La brigade de Katoukov est ensuite placée en second échelon de la 5ème armée, le 16 octobre : le commandant a obtenu de Staline un trajet par route et non par chemin de fer, car il craint les attaques aériennes allemandes. Au soir du 19 octobre, après avoir parcouru 360 km, la 4ème brigade de chars est à Chismena, à 105 km de Moscou, sur la route de Volokolamsk. Le 11 novembre, l'unité est rebaptisée 1ère brigade de chars de la Garde : c'est la première formation blindée à recevoir pareil honneur. Katoukov est promu général et reçoit l'ordre de Lénine.

Le lendemain, les chars de Katoukov attaquent Skirmanovo, un village que les Allemands utilisent comme tremplin pour leurs attaques contre le flanc de la 16ème armée. L'attaque est organisée en trois échelons. La brigade revendique 21 chars allemands détruits et se paie le luxe de capturer intact un canon antiaérien de 88 mm. Le 13 novembre, l'attaque se poursuit à Kozlovo, libérée le 14 novembre à 21h00. La brigade est relevée par l'infanterie. On l'envoie ensuite protéger la retraite d'unité de fusiliers et de cavalerie. Le matin du 18 novembre, les Allemands avancent sur Istra avec deux coins blindés d'environ 30 chars chacun. Katoukov n'a que 20 chars et les embuscades ne permettent pas de freiner les Allemands : seule l'arrivée d'un bataillon de KV-1 rétablit la situation. Le combat d'arrière-garde de poursuit pendant cinq jours du 16 au 21 novembre, et la brigade revendique encore la destruction de 33 chars et 7 canons antichars allemands.

Le 21 novembre, Katoukov prend la tête des 27ème et 28ème brigades de chars qui ont fusionné, entre Nazarovo et Yadromino, pour couvrir un corps de cavalerie en retraite. Katoukov bâtit une ligne de défense avec des chars en embuscade tous les 1,5-2 km. 7 positions avec 3 à 4 chars tirant à bout portant sur les Panzer permettent de ralentir l'avance allemande. Dans la nuit du 23 novembre, les chars doivent cette fois protéger des divisions de fusiliers qui gagnent la rive est de l'Istra. Renforcé par les 23ème et 33ème brigades de chars, Katoukov crée une réserve et prépare des contre-attaques dans plusieurs directions. Le 29 novembre, la brigade se replie à Kamenka et Barantsevo, repoussant pendant 5 jours l'effort allemand sur Moscou.

Le 3 décembre, Rokossovsky, qui commande la 16ème armée, ordonne à Katoukov de foncer sur Istra puis de poursuivre au nord-ouest pour réduire la tête de pont allemand à Kryukov. La 1ère brigade de chars de la Garde est renforcée par un bataillon du NKVD et par un autre de chars Matildas du Prêt-Bail. Les 4-6 décembre, l'attaque soviétique s'enlise dans les champs de mines. Katoukov et les autres commandants soviétiques de l'arme blindée, experts de la défense, ont du mal à passer sans transition ou presque à l'offensive. L'attaque démarre vraiment le 7 décembre. Katoukov, très prudent dans son approche, ne lance l'assaut qu'après une reconnaissance minutieuse du dispositif ennemi.

Source : http://www.emersonkent.com/


Décembre 1941 : devant Moscou, la contre-offensive est menée par des brigades de chars, des bataillons de skieurs et des groupes de cavalerie. C'est le début du renouveau de l'arme blindée soviétique, même si les brigades de chars demeurent insuffisantes pour des objectifs trop ambitieux.-Source : Wikipédia.


Les défenses allemandes sont enfoncées. Avec la 8ème division de fusiliers de la Garde, Katoukov prend Kryuvoi, force la 4. Panzergruppe à décrocher. Deux groupes mobiles ad hoc sont formés sous les ordres de Katoukov et Rezimov et l'avance vers Istrin se poursuit. Le 14 décembre, les Allemands sont rejetés du réservoir d'Istrin. Cinq jours plus tard, Katoukov reçoit de Rokossovsky la mission de reprendre Volokolamsk, et obtient le groupe de Rezimov. Katoukov attaque au sud et au sud-est, Rezimov au nord et au nord-est. La ville est reprise le 19 décembre à 6h00, près de 1 200 Allemands sont mis hors de combat.

Les combats de la contre-offensive soviétique devant Moscou sont livrés dans des conditions extrêmes, les températures descendant fréquemment à -25/-28°. 18 brigades de chars et 19 bataillons indépendants y prennent part. Ces unités de faible taille ne peuvent que mener des missions tactiques en coordination avec les fusiliers. C'est pourquoi les commandants d'armée créent des groupes mobiles ad hoc avec des chars, de la cavalerie et de l'infanterie pour tenter l'exploitation. Les brigades de chars montrent ici leurs limites : elles ne peuvent opérer dans la profondeur opérative du dispositif allemand ni procéder correctement à des encerclements.


1942 : une année de transition


En avril 1942, Katoukov est rappelé à Moscou. Fedorenko lui annonce sa nomination à la tête du 1er corps blindé, composé de 3 brigades de chars, d'une brigade de fusiliers motorisés, d'un bataillon de Katyushas et d'autres unités de soutien. Soit 170 chars au total. Katoukov conserve son personnel d'état-major, et Fedorenko lui recommande de prendre comme chef d'état-major le général Kravchenko. A l'été 1942, le Front de Bryansk protège un secteur s'étendant de Moscou et Toula à Voronej. La Stavka craint une offensive sur Moscou, c'est pourquoi le Front aligne 4 corps blindés et des brigades indépendantes de chars, 1 500 véhicules au total. Les Allemands veulent, en fait, nettoyer la rive ouest du Don et annihiler les troupes soviétiques qui s'y trouvent pour foncer jusqu'à la Volga. En mai-juin 1942, le 1er corps blindé de Katoukov se déploie au nord-ouest de Voronej. Golikov, qui commande le Front de Bryansk, veut l'utiliser pour une contre-offensive éventuelle sur une pointe allemande. L'attaque de la Wehrmacht démarre le 28 juin à la jonction entre les 13ème et 40ème armées. Le soir même, Katoukov reçoit l'ordre de contre-attaquer sur le flanc nord de la percée allemande, en coordination avec le 16ème corps blindé.

Le 29 juin, les Allemands progressent encore de 30 km et menacent déjà la deuxième ligne de défense de Golikov. Celui-ci lance ses chars en contre-attaque de manière désordonnée : le corps de Katoukov ne peut rattraper les Panzer qui évoluent au sud de la voie ferrée Koursk-Voronej. Golikov forme un groupe composite avec les brigades de chars des deux corps blindés qu'il confie à Katoukov. Les contre-attaques blindées soviétiques échouent, notamment par manque de soutien de l'aviation. La Stavka, mécontente de Golikov, le remplace par Vatoutine. Katoukov n'a pas brillé non plus : les commandants d'unités blindés soviétiques manquent encore de maîtrise dans le maniement de leurs formations à l'offensive. Mais il en retient certaines leçons. Il écrit un court opuscule, Les actions de combat des chars, où il recommande de faire monter l'infanterie sur les blindés, pour accompagner la progression : ce sont les fameux « desantniki4 ».

Mi-août, le 1er corps blindé est envoyé dans la réserve de la Stavka et stationne près de Toula. L'ordre spécial du commissariat du peuple à la Défense n°325, paru le 16 octobre 1942, précise l'emploi futur des chars au vu de l'expérience de l'été. Les brigades et régiments indépendants seront employés en soutien d'infanterie. Les corps mécanisés et blindés devront être utilisés sur les axes principaux de progression pour exploiter les brèches. Le 17 septembre, Katoukov a rencontré Staline à Moscou, qui l'a longuement interrogé sur son expérience des combats de l'été. C'est lors de cette rencontre que Katoukov plaide pour la suppression du KV-1, trop lent et lourd et qui embarque la même pièce que le T-34, et pour celle des chars légers T-60 et T-70, devenus obsolètes. Il évoque aussi l'absence des radios. Staline confie finalement à Katoukov le commandement d'un corps mécanisé, qui comprend les brigades de chars de son ancien corps blindé. L'Armée Rouge a créé moins de corps mécanisés que de corps blindés, en raison de la pénurie de camions pour transporter l'infanterie motorisée. Katoukov a eu le privilège de commander à la fois l'un et l'autre.

Katoukov conserve toujours son état-major habituel. Le 3ème corps mécanisé dont il a pris la tête appuie la 22ème armée dont le chef d'état-major, Shalin, devient un autre membre clé de l'entourage de Katoukov, tandis que Nikolai. P. Popel reste son officier politique jusqu'à la fin du conflit. Popel a combattu avec des unités blindées depuis le début de la guerre, commandant même un groupe qui a échappé à l'encerclement en juillet-août 1941 près de Dubno. Il forme un tandem efficace avec Katoukov. Celui-ci s'assure aussi que ses commandants de brigades sont des hommes de valeur. Fin novembre 1942, le 3ème corps mécanisé est mobilisé dans le cadre de l'offensive contre le saillant de Rjev, menée par les Fronts de l'Ouest et de Kalinine. Le 5 décembre, à la veille de l'attaque, Katoukov est horrifié de constater que le commandant de la division de fusiliers à laquelle il est rattaché passe son temps à se lamenter et n'a pas reconnu les positions allemandes. L'attaque, dans un terrain marécageux, recouvert de neige, à travers les champs de mines, se heurte aux défenses allemandes quasiment non entamées par l'infanterie. Elle s'arrête le 20 décembre. C'est un revers que Joukov, son concepteur, cherchera à minimiser voire à dissimuler après la guerre. Le 30 janvier 1943, Katoukov est pourtant nommé à la tête de la nouvelle 1ère armée de chars, créée dans le Front du Nord-Ouest, au sud du lac Ilmen, pour lever le blocus allemand de Léningrad. Elle comprend un corps blindé et un corps mécanisé, des régiments et brigades indépendants, deux divisions aéroportées et des brigades de skieurs5. Katoukov demande à Joukov de prendre comme chef d'état-major Shalin, ce qui est entériné le 18 février.


Koursk : le sanglant apprentissage de l'utilisation offensive des blindés


La 1ère armée de chars est finalement transférée, le 7 mars, sans ses composantes aéroportées et à skis, au Front de Voronej, en raison de la menace d'une offensive allemande dans la région de Koursk au printemps. Elle aligne alors le 3ème corps mécanisé, le 6ème corps blindé, la 100ème brigade indépendante de chars et 4 régiments indépendants de chars : 631 blindés en tout. Le 28 mars, elle s'installe dans les environs d'Oboyan, où elle doit d'abord faire face... au typhus. Puis elle camoufle ses matériels pour éviter la détection aérienne allemande. Katoukov estime que les régiments de chars manquent de puissance pour une action autonome. Il regroupe donc la brigade et les régiments dans un nouveau corps blindé. L'état-major du Front de Voronej est réticent, mais Katoukov obtient l'appui de Joukov, représentant spécial de la Stavka, qui cautionne la naissance du 31ème corps blindé. Au soir du 4 juillet, alors que Katoukov regarde une comédie britannique (!) dans un cinéma en plein air, son officier de renseignements l'informe que l'offensive allemande est sur le point de commencer.

Source : http://upload.wikimedia.org

Katoukov a placé une brigade de chars dans la deuxième ligne de défense de la 6ème armée de la Garde, qui est en première ligne. La brigade est bien retranchée : Katoukov a lui-même inspecté les positions d'une des compagnies, surnommée la « compagnie de fer », car tous les tankistes sont des vétérans. A minuit, le 5 juillet, Katoukov reçoit l'ordre d'envoyer deux corps en soutien de la deuxième ligne de défense de la 6ème armée de la Garde et de contre-attaquer à l'aube du 6 juillet. Katoukov craint la puissance des chars Tigres et de leurs canons de 88 mm dans un combat de rencontre. Il plaide auprès de Vatoutine, qui commande le Front de Voronej, pour une posture plus défensive. Après concertation avec Staline, c'est finalement le choix qui est adopté. Au matin du 6 juillet, la 1ère armée de chars s'est avancée de 30 à 40 km plus au sud. Le 6ème corps blindé et le 3ème corps mécanisé sont en premier échelon ; derrière, le 31ème corps blindé ; en réserve, la 112ème brigade de chars tirée du 6ème corps.

Katoukov, comme de coutume, a envoyé des reconnaissances en avant vers les lignes de la 6ème armée de la Garde. Les Allemands avancent sur deux axes, l'un contre le 3ème corps mécanisé, l'autre contre le 6ème corps blindé, avec l'intention d'enfoncer un coin entre les deux formations. Pendant que la 1ère armée de chars tient en défense, le Front utilise deux corps blindés pour frapper le flanc droit des Allemands, mais ceux-ci avancent de 10 à 18 km. Le lendemain, les Allemands reprennent la progression au nord-ouest contre le 3ème corps mécanisé. Katoukov engage sa réserve, la 112ème brigade de chars, et transfère deux des régiments de Katyushas du 6ème corps blindé. Dans la nuit du 7 juillet, Katoukov rend visite aux unités engagées. Le 8 juillet, la situation devient critique pour le 3ème corps mécanisé : mais le Front de Voronej, qui a reçu en renfort 4 corps blindés de la Stavka, dépêche le 10ème corps blindé à la 1ère armée de chars. Le 6ème corps blindé est aussi en difficulté. Katoukov doit reculer de 4 à 6 km et combat maintenant sur une seule ligne de front. Vatoutine envoie aussitôt des renforts pour réorganiser une défense en profondeur.

Le 9 juillet, le II. SS-Panzerkorps refoule encore les formations de Katoukov, obligé d'engager le 10ème corps blindé pour rétablir sa ligne. Le 6ème corps blindé est particulièrement malmené et Katoukov doit lui envoyer un régiment de chars, un régiment de Katyushas et deux régiments de canons d'assaut. Le 10 juillet, la 112ème brigade de chars est enfoncée et Katoukov doit à nouveau envoyer le 10ème corps blindé pour sauver la situation à 19h00. Le 12 juillet, Rotmistrov lance finalement sa 5ème armée de chars de la Garde contre les pointes allemandes, tandis que Katoukov attaque également, ainsi que le 5ème corps blindé de la Garde de Kravchenko. Le lendemain, la 1ère armée commence sa reconstitution pour les offensives à venir ; Vatoutine informe Katoukov qu'elle a reçu la désignation d'unité de la Garde. Mais la 1ère armée de chars a perdu près de la moitié de ses blindés et de nombreux personnels. Fort heureusement, les équipes de réparation de Dyner font des miracles et remettent en état de nombreuses épaves récupérées sur le terrain, ce qui en dit long aussi sur les pertes revendiquées par les Allemands...


Près d'Orel, un T-34 détourellé de dépannage tracte un confrère endommagé (merci à Stéphane Escalant pour la précision). Les équipes de maintenance soviétiques réalisent des miracles sous le feu des Allemands. Katoukov veille à ce que ses ateliers de réparation tournent à plein régime.-Source : http://padresteve.files.wordpress.com/



Pour l'opération Roumantsiev, le Front de Voronej attaque sur un seul échelon pour obtenir plus de punch. Les 1ère et 5ème armées de chars de la Garde doivent être insérées rapidement à travers les formations de fusiliers pour l'exploitation. Vatoutine et Joukov finalisent les plans le 31 juillet. Rotmistrov, Zhadov, qui commande la 5ème armée de la Garde, et Katoukov se rencontrent avec leurs états-majors pour assurer la coordination. Zhadov compte percer les défenses allemandes en profondeur avec 5 divisions de fusiliers soutenues par une puissante artillerie : 230 pièces au kilomètre. Problème : le secteur d'attaque est trop étroit, 10 km de front seulement, où vont converger les 4 corps des échelons avancés des deux armées de chars pour l'exploitation. L'attaque démarre le 3 août après trois heures de préparation aérienne et d'artillerie. Katoukov engage le 3ème corps mécanisé et le 6ème corps blindé en premier échelon, suivis par le 31ème corps blindé.

Source : http://stabswache-de-euros.blogspot.fr

A midi, les fusiliers ont creusé une brèche dans la première ligne allemande. Vatoutine ordonne l'introduction des éléments de tête des deux armées de chars. Chacun des corps de Katoukov est précédé d'une brigade configurée en détachement avancé. La 200ème brigade, qui joue ce rôle pour le 6ème corps, est introduite à midi mais reste bloquée au milieu de l'infanterie toute la journée. La 49ème brigade de chars, qui joue le même rôle pour le 3ème corps mécanisé, a également des difficultés à avancer et bute sur la deuxième ligne de défense allemande. Ce n'est qu'en milieu d'après-midi que les brigades percent et avancent de 25 à 30 km. Mais le délai a permis aux Allemands d'amener leur 19. Panzerdivision près de Tomarovka. Celle-ci est engagée par le 6ème corps en fin de journée tandis que le 3ème corps, pris à partie par les chars et antichars allemands, s'arrête. La 6ème armée de la Garde opère également vers Tomarovka. Joukov souhaite introduire dans son secteur sa réserve blindée, le 5ème corps de chars de la Garde. Katoukov craint la congestion des routes mais doit s'incliner.

Le 4 août, le 6ème corps et le 5ème corps de chars de la Garde, avec 4 divisions de fusiliers, attaquent Tomarovka. La bataille dure toute la journée. Vatoutine retire le 6ème corps et l'envoie près du 3ème corps qui a trouvé une faille dans la deuxième ligne de défense allemande. Le corps mécanisé fonce dans la nuit sur Bogodukhov. Le 6ème corps suit. A midi, le 6 août, ils ont avancé de 50 km. Le 31ème corps blindé, avec le 5ème corps blindé de la Garde maintenant assigné à la 1ère armée de chars, encercle Tomarovka le 5 août. La 19. Panzerdivision est laminée, son commandant6, pris dans les échanges de tirs, se suicide pour éviter la capture. Les pertes sont lourdes aussi côté soviétique. La 242ème brigade de chars du 31ème corps blindé a perdu 80% de ses chars et 65% de son personnel. Le 3ème corps mécanisé laisse 90% de ses cadres sur le terrain. Katoukov forme donc des détachements composites : au 3ème corps mécanisé, 5 brigades sont renfondues en deux seulement, une de chars et une de fusiliers motorisés.

Le 6 août, les corps de Katoukov ont pour objectif Bogodukhov. Des détachements avancés doivent couper la voie ferrée au sud-ouest de Kharkov, à 30-40 km en avant de l'armée. La ville est atteinte au soir du 7 août. Le 3ème corps mécanisé tombe sur la 2. SS-Panzergrenadier Division Das Reich et de féroces combats prennent place autour de la localité. Katoukov regroupe ses corps au sud de la ville, se préparant à la contre-attaque allemande conduite par la Das Reich, mais aussi par les 3. SS-Panzergrenadier Division Totenkopf et 5. SS-Panzergrenadier Division Wiking. Quand Katoukov lance ses détachements avancés plus au sud le 11 août, ils sont anéantis par les Waffen-SS : 30 % du parc de chars restant est perdu. Le 6ème corps blindé, attaqué de flanc, doit également reculer. Le 3ème corps mécanisé est également pris à partie. Mais les Soviétiques contre-attaquent : la 6ème armée de la Garde se jette sur la Totenkopf pendant que Katoukov tient au sud de Bogodukhov. Le 22 août, épuisée, la 1ère armée de chars est envoyée à l'arrière, remplacée par la 4ème armée de la Garde, et elle est intégrée dans la réserve de la Stavka. L'apprentissage de la manoeuvre offensive pour les grandes formations blindées soviétiques est coûteux, mais Roumantsiev ne s'est pas effondrée : les Allemands ont été contraints au repli.


De l'Ukraine à l'opération Lvov-Sandomierz : Katoukov, virtuose de l'emploi des chars


La reconstruction de la 1ère armée de chars n'est pas terminée quand elle est à nouveau engagée à l'ouest de Kiev entre le 29 novembre et le 20 décembre 1943. Elle dépend alors du 1er Front d'Ukraine, nouveau nom du Front de Voronej de Vatoutine depuis le 20 octobre. Le 6ème corps blindé devient le 11ème corps blindé de la Garde et le 3ème corps mécanisé le 8ème corps mécanisé de la Garde. Fin décembre-début janvier 1944, la 1ère armée de chars de la Garde participe à l'offensive Jitomir-Berditchev : elle aligne aussi la 64ème brigade de chars de la Garde, le 8ème bataillon de défense antiaérienne et le 79ème bataillon de mortiers de la Garde. Soit 42 000 hommes, 546 chars et canons d'assaut, 585 canons et mortiers. Elle doit avancer au sud-est de Broussilov après la percée réalisée dans le secteur de la 38ème armée.

Katoukov place le 11ème corps blindé de la Garde sur sa gauche et le 8ème corps mécanisé de la Garde sur sa droite, la 64ème brigade de chars de la Garde étant en réserve. Le 31ème corps blindé a été retiré de la 1ère armée. Le 24 décembre, après une préparation d'artillerie, les chars de Katoukov attaquent et avancent de 20 km mais moins rapidement que ce qu'escomptait le commandant de la 1ère armée. Katoukov avait pourtant réalisé un wargame avec son état-major pour anticiper les réactions allemandes. Vatoutine reproche à Katoukov de trop coller à l'infanterie ; Katoukov visite les premières lignes et passe un savon au chef d'état-major du 8ème corps mécanisé, qu'il trouve en train de se faire couper les cheveux devant un poële bien chaud. La progression est meilleure le lendemain. Dans la nuit du 27 décembre, renforcée par la 68ème division de fusiliers de la Garde, la 1ère armée dépêche le 8ème corps sur Kazatin tandis que le 11ème corps protège le flanc d'une éventuelle contre-attaque allemande. Au matin du 30 décembre, le 11ème corps est à son tour envoyé sur Kazatin. Katoukov s'inquiète cependant du flanc nord, près de Berditchev, où opère la 18ème armée. Du 1er au 5 janvier 1944, deux bataillons de la 44ème brigade de chars sont encerclés dans Berditchev par la 1. SS-Panzerdivision Leibstandarte et la 20. Infanterie Division (mot.). La brigade reste cependant avec la 18ème armée jusqu'à ce qu'elle soit relevée à la mi-janvier.

Source : http://www.ibiblio.org

Le 6 janvier, alors que la 1ère armée est réorientée vers Vinnitsu, le général Dremov prend la tête du 8ème corps mécanisé. Le 10 janvier, les Allemands percent le flanc de la 38ème armée et menace les arrières du 8ème corps. Katoukov fait retrancher ses unités et envoie sa réserve, la 64ème brigade, pour couvrir le flanc droit. Quand le 1er Front d'Ukraine prépare la capture de l'ouest de l'Ukraine, en mars 1944, la 1ère armée de chars est placée en réserve pour l'exploitation jusqu'aux Carpathes, afin d'encercler le Groupe d'Armées Sud allemand. Cette fois-ci, Katoukov va se détacher assez largement de l'infanterie. Il crée un détachement avancé autour de la 64ème brigade commandée par le lieutenant-colonel Boiko. En 7 heures, ce détachement avancé avance de 80 km, franchit le Dniestr et prend la gare de Moshi par une attaque de nuit.

Ayant rompu les défenses allemandes à l'est de Tarnopol, la 1ère armée de chars vire au sud le 24 mars et attaque sur 35 km de front le Dniestr. La 1ère brigade de chars de la Garde opère en détachement avancé du 8ème corps . Comme tous les ponts ont sauté et que les moyens du génie font défaut, Katoukov et ses tankistes improvisent, trouvent une zone guéable, bricolent pour sceller les chars et plus de 200 traversent le fleuve. Katoukov est prompt au sarcasme : il reproche ainsi à Getman, le chef du 11ème corps, sa lenteur, se moquant d'un chef de corps « qui bronze au soleil sur la rive ». Bientôt Katoukov s'empare de Chernovitsy, au pied des Carpathes. Dans la pause consécutive à l'opération, il est victime d'une crise d'appendicite. Joukov veut l'évacuer sur Moscou mais Katoukov refuse, préférant rester à l'hôpital de l'armée. Le 26 juin, le nouveau commandant du 1er Front d'Ukraine, Koniev, ordonne à Katoukov d'être prêt pour une nouvelle offensive au 12 juillet 1944.


Le commandant de la 44ème brigade de chars, le lieutenant-colonel Gusakovsky, à gauche dans le Scout-Car, en janvier 1944 sur le front d'Ukraine. Le Prêt-Bail permet de motoriser et mécaniser quelque peu une Armée Rouge qui en a bien besoin.-Source : http://www.armchairgeneral.com



Pour son regroupement dans ce qui va devenir l'opération Lvov-Sandomierz, la 1ère armée de chars de la Garde doit se déplacer du flanc gauche au flanc droit du 1er Front d'Ukraine, soit 300 km ! Les Allemands ne détectent pas le transfert et ne repèrent la formation que trois jours après le début de l'offensive, alors qu'elle opère déjà sur leurs arrières... La 1ère armée de chars doit être insérée pour l'exploitation dans le secteur des 3ème armée de la Garde et 13ème armée, une fois la percée réalisée. Mais les Allemands dépêchent cette fois-ci des réserves en temps et en heure sur l'axe de progression de Katoukov ; en outre, la 3ème armée de la Garde ne vient à bout de la deuxième ligne de défense que le 17 juillet. Katoukov introduit malgré tout son détachement avancé, la 1ère brigade blindée de la Garde, derrière la 3ème armée de la Garde, pour sonder les possibilités.


Source : http://www.ibiblio.org

Dans l'après-midi du 14 juillet, le détachement avancé progresse et atteint la rivière Bug au matin du 15. Les Allemands surestiment l'effectif de la brigade et ne détectent pas le reste de la 1ère armée de chars. Katoukov ordonne à sa brigade de continuer à fixer les Allemands. Car plus au sud, l'assaut de la 13ème armée s'est révélé plus heureux : la 291. Infanterie Division n'a pu se replier correctement sur la deuxième ligne de défense, un trou de 12 km est ouvert. Koniev y engouffre un corps de cavalerie mécanisée et cède aux demandes de Katoukov qui plaide pour l'introduction de son armée de chars à sa suite. Les premiers éléments du 11ème corps blindé se mettent en branle le 17 juillet. A 10h00, le 8ème corps mécanisé avance également, l'infanterie étant portée sur les chars. Il repousse les assauts des 291 I.D. et 17. Panzerdivision. Dès midi, l'armée de chars de Katoukov manoeuvre dans la profondeur opérative du dispositif allemand.

Mais, plus tard dans la journée, le détachement avancé du 11ème corps blindé, la 44ème brigade de chars, est intercepté par des Tigres sur la rive ouest du Bug occidental. Il faut deux jours de combat pour faire reculer les Allemands. Katoukov lance des reconnaissances offensives contre les colonnes en retraite. Le 18 juillet, à midi, il ordonne au 8ème corps mécanisé de suivre le 11ème corps au sud-ouest, de traverser le Bug derrière lui et de pousser sur Yaroslav. Les corps de Katoukov font s'effondrer la défense allemande sur la frontière soviéto-polonaise. Le 24 juillet, les Allemands sont encerclés dans Yaroslav ; la ville est nettoyée trois jours plus tard.

Katoukouv reçoit ensuite pour mission de Koniev de traverser la Vistule au sud de Sandomierz et d'établir une tête de pont sur la rive ouest pour le 1er août. Les détachements avancés se mettent en branle dans la matinée du 29 juillet, suivis par les corps dans l'après-midi. A 15h30, la 1ère brigade de chars de la Garde, détachement avancé du 8ème corps, atteint la Vistule dans le secteur de Baranov. La 44ème brigade de chars, détachement avancé du 11ème corps, atteint également le fleuve quelques heures plus tard. Mais l'équipement du génie fait à nouveau défaut pour traverser. Le lendemain, l'infanterie motorisée franchit cependant la Vistule sur des équipements de fortune. Les 15ème et 1 134ème bataillons de pontonniers arrivent à la suite du gros des corps en fin de journée et les chars traversent le fleuve le 31 août à l'aube. Le franchissement a été facile car les Allemands n'ont pas établi de défense solide sur l'autre rive de la Vistule.

Les Allemands contre-attaquent violemment ensuite la tête de pont de Sandomierz, sans jamais parvenir à la réduire. Ils y engagent, pour la première fois, sur le front de l'est, des Tigres II du s. Panzer-Abteilung 501 qui ne rencontrent guère de succès, mais impressionnent Katoukov qui peut examiner des véhicules capturés7. Les combats font rage jusqu'à la mi-août. La tête de pont atteint alors 75 km de large sur 50 km de profondeur. Elle est d'une importance cruciale dans l'optique d'une nouvelle offensive vers la Silésie. Pendant l'opération Lvov-Sandomierz, bien qu'ayant subi de lourdes pertes, la 1ère armée de chars a fait preuve d'une maîtrise consommée de la manoeuvre : détachements avancés, exploitation dans la profondeur opérative... qui valent à Katoukov le titre de Héros de l'Union Soviétique. Ses hommes lui ont donné un surnom approprié : « général Malin ».


Les derniers combats : en pointe de la manoeuvre opérative


La 1ère armée de chars est envoyée à nouveau dans la réserve de la Stavka, puis attribuée au 1er Front de Biélorussie de Joukov pour l'offensive Vistule-Oder qui démarre pour ce Front le 14 janvier 1945. Elle doit exploiter la brèche ouverte par la 8ème armée de la Garde. Les premiers éléments sont introduits pour l'exploitation dès l'après-midi du 14 janvier. Le lendemain, la 1ère armée de chars déboule à travers la 8ème armée de la Garde et franchit la Pilitsa. Les unités contournent Varsovie par le sud-est. Elles affrontent des « chaudrons roulants » allemands, des formations débordées par l'offensive soviétique qui se replient tant bien que mal vers l'ouest. Après avoir parcouru 240 km, la 1ère armée de chars est proche de Lodz, et fonce vers la rivière Warta près de Poznan. Les reconnaissances détectent les fortifications autour de Poznan et un regroupement d'unités allemandes. La Warta est franchie le 22 janvier et Katoukov attaque les positions au sud de Poznan. Il doit maintenir l'encerclement des 62 000 défenseurs jusqu'au 29 janvier, moment où arrivent les fusiliers de la 8ème armée de la Garde qui vont se charger de l'investissement de la place. Le 30 janvier, la 1ère armée de chars est sur l'Oder. Katoukov reçoit sa deuxième étoile d'or de Héros de l'Union Soviétique.
Source : http://www.ibiblio.org/

Des canons de 122 mm tirent sur la forteresse de Poznan, en février 1945.-Source :
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Le 1er février, la formation avance sur un large front au nord et au sud de Francfort-sur-l'Oder. Elle n'est plus qu'à 70 km de Berlin. Mais un nouveau problème se fait jour avec le balcon poméranien, le flanc droit exposé du 1er Front de Biélorussie, d'où pourrait surgir une contre-attaque allemande. Rokossovsky lance son 2ème Front de Biélorussie dans le nettoyage du balcon en mars, mais son élan manque de chars. Aussi, le 8 mars, bien que ne disposant plus que de 400 blindés aux moteurs surchauffés, la 1ère armée de chars est-elle réorientée vers le nord pour contribuer à l'effort de Rokossovsky. L'opération dure jusqu'aux 28-29 mars avant le retour sur l'axe principal du 1er Front de Biélorussie. Katoukov en a profité pour centraliser la maintenance afin de la rendre plus efficace : au 1er février, 577 chars et canons d'assaut (76% du total théorique) sont opérationnels. Les efforts du « Docteur Tank », Dyner, ont payé.

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Pour l'offensive sur Berlin, Katoukov doit à nouveau percer à travers la 8ème armée de la Garde. Le problème réside dans le caractère étroit du secteur d'attaque dans la tête de pont de Küstrin : les chars devront s'engager dans un corridor de 8 à 9 km. L'offensive démarre le 16 avril. Mais les fusiliers de Tchouïkov butent sur les défenses allemandes des hauteurs de Seelow. Malgré tout, Katoukov reçoit l'ordre d'introduire les premiers éléments et les détachements avancés franchissent l'Oder pour aller s'engluer devant les hauteurs. Les brigades de tête combattent avec les fusiliers pour la prise des sommets le 17 avril. Les pertes sont encore lourdes le lendemain. Katoukov fait un usage massif de l'aviation pour soulager ses tankistes. Le 20 avril, une fois la percée réalisée, Katoukov reçoit la mission d'envoyer ses brigades de tête pour atteindre Berlin dès 04h00 le 21 avril. Les 1ère et 44ème de brigades de chars sont immédiatement expédiées en avant. Le 8ème corps mécanisé entame la bataille de Berlin le 22 avril. Le 24 avril, à 03h00, le commandant du régiment de motocyclistes signale qu'il a rencontré des éléments de la 3ème armée de chars de Rybalko sur le canal de Teltow. Joukov est en rage : les coûteux combats pour les hauteurs de Seelow ont permis aux chars de Rybalko, qui appartiennent au 1er Front d'Ukraine de Koniev, de devancer Katoukov dans Berlin...

Une colonne de SU-152 dans les rues de Berlin, avril 1945.-Source : http://www.lonesentry.com


Dans les combats de rues de Berlin, la 1ère armée de chars utilise une méthode bien particulière. Elle attaque à trois blindés de front : l'un se déplace à gauche et tire à droite, un autre se déplace à droite et tire à gauche, et celui du centre couvre les deux autres. Une réserve de 10 chars se tient en arrière pour remplacer les blindés touchés. Les combats les plus durs ont lieu à la gare et près de la porte de Brandenbourg. Le 1er mai 1945, la 1ère armée de chars s'empare des jardins du Zoo : elle est à 200 m de la Chancellerie. Le 2 mai, elle a déjà fait 15 000 prisonniers. C'est dans la capitale allemande qu'elle termine le conflit.

Après la Seconde Guerre mondiale, Katoukov prend la tête d'une armée, puis commande les forces blindées et mécanisées du Groupe des Forces Soviétiques en Allemagne. En 1951, il sort diplômé de l'académie de l'état-major général de l'Armée Rouge. A partir de 1955, il est l'Inspecteur Général du ministère de la Défense avant de devenir, en 1957, adjoint du commandant de l'école d'entraînement de l'Armée Rouge. En 1963, il retourne dans le groupe des inspecteurs généraux du ministère de la Défense. Il publie ses mémoires de guerre en 1974. Résidant à Moscou, c'est là qu'il meurt le 8 juin 1976 : il est enterré dans un cimetière de la ville. Maréchal de l'arme blindée depuis 1959, il a été décoré pendant sa carrière de 4 ordres de Lénine, 3 ordres du Drapeau Rouge, de deux ordres de 1ère classe de Souvorov, de l'ordre de Koutozov 1ère et 2ème classe et de l'ordre de l'Etoile Rouge, en plus de ses deux étoiles d'or de Héros de l'Union Soviétique.


Katoukov : un «renard» parmi les commandants d'armées de chars ?


Les commandants d'armées blindées de la Garde soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale ont formé l'épine dorsale de l'expérience et de l'expertise pour les opérations blindées à grande échelle développées pendant le conflit. Leurs performances prouvent que loin des préjugés nazis de leurs adversaires, ces hommes se sont montrés de brillants officiers, opérant à l'échelle du front avec leur groupe mobile exploitant les brèches réalisées par les unités de fusiliers, sur 500 km de profondeur pour certaines offensives de 1945 ! Ce sont de tels hommes qui ont entre autres permis à l'Armée Rouge de se restructurer alors que Barbarossa décimait le dispositif du temps de paix.

Katoukov a développé pendant la guerre un style de commandement très particulier. Il travaille surtout à partir de son PC principal et se repose beaucoup sur son état-major. Il n'hésite pas à prendre des risques si nécessaire mais on lui reconnaît surtout un talent pour la planification méticuleuse, et pour une certaine retenue. C'est particulièrement vrai au début de la guerre, lors de la phase défensive : Katoukov préfère laisser l'ennemi venir à lui sur un terrain connu et selon ses propres règles du jeu. Il concentre rapidement les chars pour obtenir un avantage tactique. Il ne recherche pas l'assaut frontal, mais des solutions ingénieuses pour faire face aux problèmes rencontrés. Il emploie fréquemment les détachements avancés pour évaluer la situation et empêcher les attaques ennemies. C'est un bon exemple du style de commandement collectif vanté par l'Armée Rouge.

Katoukov est conscient, dès l'été 1941, de la nécessité d'entraîner correctement les équipages de chars. Il sait insuffler de l'énergie à ses subordonnées, et n'hésite pas à recourir aux sarcasmes pour les piquer au vif et les inciter à être plus mordants. Il délègue les responsabilités lorsqu'il donne des ordres mais attend que ses subordonnés accomplissent correctement les missions qui leur sont attribuées. Katoukov veille aussi à assurer la coordination de son armée de chars avec les autres formations engagées et en particulier à déterminer les routes qui seront employées pour l'introduction des blindés. Il a également réfléchi au besoin de médecins spécialistes des blessures provoquées par les combats entre blindés et à celui d'augmenter l'artillerie et les unités de construction de routes au sein des armées de chars.

Le moment de l'introduction des armées de chars après la rupture du front par les armées de fusiliers est d'une importance cruciale. Katoukov privilégie l'utilisation de détachements avancés, voire de raids, pour dégager la voie avant d'engager le gros de ses corps. En raison des pertes importantes subies par les armées de chars, constamment engagées au coeur des offensives soviétiques, les services de maintenance et de réparation jouent un rôle crucial : en choisissant et en faisant confiance à Dyner, le « docteur Tank », Katoukov s'est assuré une disponibilité optimum en chars et canons d'assaut. Il a également souvent dirigé les opérations depuis un poste de commandement avancé, pour surveiller en particulier les échanges radios. Pour anticiper les offensives et les possibles réactions de l'ennemi, il favorise les wargames collectifs avec son état-major, un véritable « brainstorming ». Contrairement à Rybalko ou Bogdanov8, Katoukov n'a rien d'un fonceur à la Patton : il se prépare à chaque fois au pire et ne prend des risques que lorsque la situation l'exige. Comme ses 5 collègues commandants d'armées de chars, Katoukov résume à lui seul toute la valeur des hommes qui ont mené l'Armée Rouge à la victoire pendant la Grande Guerre Patriotique.


Bibliographie indicative :


ARMSTRONG, Richard N., Red Army Tank Commanders. The Armored Guards, Schiffer Military/Aviation History, 1994.

GLANTZ, David M. et HOUSE, Jonathan, When Titans Clashed. How the Red Army Stopped Hitler, University Press of Kansas, 1995.

GLANTZ, David M., Slaughterhouse. The Handbook of the Eastern Front, The Aberjona Press, 2005.

Катуков М.Е. На острие главного удара. / Литературная запись В. И. Титова. — М.: Воениздат, 1974 [l'ouvrage de Katoukov, disponible en ligne : http://militera.lib.ru/memo/russian/katukov/index.html ] .


Courte biographie :

http://victory.sokolniki.com/eng/History/HeroesOfWar/TwiceHeroes/10257.aspx

1Cf Jean LOPEZ, Berlin. Les offensives géantes de l'Armée Rouge Vistule-Oder-Elbe (12 janvier-9 mai 1945), Paris, Economica, p.397-398.
2Comme Joukov, Koniev, Rokossovsky, Vatoutine...
3Nom donné aux nouvelles formations comprenant des lance-roquettes multiples Katyusha.
4Littéralement, le mot désigne les parachutistes, mais on l'emploie aussi pour nommer cette infanterie portée montée « à la russe » sur les chars.
5L'état-major est fourni par la 29ème armée. Au départ, elle comprend les 6ème corps blindé, 3ème corps mécanisé, 112ème brigade de chars, 3 brigades légères et 4 régiments de chars indépendants.
6Le général Gustav Schmidt.
7Cf le dossier du magazine 2ème Guerre Mondiale n°47 (janvier-mars 2013), « Tigres de papier », où je décris en détail l'engagement de Sandomierz impliquant les Tigres II.
8Qui commandent respectivement les 3ème et 2ème armées de chars.

1 commentaire:

  1. Merci pour ce travail rare, précieux et sérieux.

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